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Éthique de l’aporie et éducation au commun.

Salim Mokaddem
il y a 6 heures
9 min de lecture

Comment penser librement dans un monde régi par le Nombre ?

 


Salim Mokaddem - Colloque Tunis - Novembre 2026


Ouvrir le Soi à son Autre. La Subjectivité transcendantale historique et la subjectité machinique. Peut-on penser sans concept ?

 

Les algorithmes sont présentés comme des agents du grand remplacement dans les sociétés où le numérique change les rapports entre travail contrôlé par les humains et chaîne de valeurs. Pour le dire simplement, le fantasme de la machine laborieuse – et non pas désirante – et organisatrice de l’activité humaine trouve une partie de sa réalisation dans les IAg et dans les usages qui ont sont faits dans les domaines du tertiaire, mais aussi dans les calculs au cœur des processus industriels et relationnels (santé, éducation, justice, armée, économie, etc.). Ici et là, il est constaté de nombreuses erreurs mentionnées par des usagers avertis et des professionnels dans leur secteur professionnel ou dans leur discipline académique. L’immense service de mémorisation, de calcul, de synthèse, n’est pas à nier. Ce qui interroge est la nature de la pensée générative numérique et, surtout, de la possibilité pour les êtres humains d’être privés ou dépossédés de leur pensée critique et réflexive.

 

Aliénation et extériorité cognitive 


C’est un topos philosophique très connu en philosophie : celui de l’aliénation par la machine ou l’outil. Le premier outil de l’humain est l’humain lui-même, puis le langage, et, enfin, les artefacts qui permettent de transformer et d’agir sur, par et dans la nature. L’écriture a été considérée par Platon dans le Phèdre comme risquée car elle empêcherait le dialogue en présentiel et la mémorisation ou l’abstraction ; le fait de délester sur un support matériel les structures logiques de la pensée ou de déléguer à une externalité plus ou moins complexe (le scribe, la tablette, etc.), mettrait les libertés de l’être humain en danger : la mise hors circuit juridique et anthropologique de la singularité de l’animal humain, à savoir la pensée réflexive et symbolique autorisant la réflexivité et la construction d’une histoire du sens.


Objectiver les opérations logiques de l’analyse et de la cognition serait un danger pour la pensée, comme le fait de confier le logos à l’écrit ferait risquer pour l’humanité la mise à distance du vivant et le non dialogue authentique et vrai comme horizon de la lecture mémorisée. Est-ce vrai ? Car les prompts – requêtes- demeurent les clés d’accès pour les « travaux » des IAg et la requête humaine est en soi le but de ces outils dans la mesure où ils sont au service des humains et où ils ont été créés à partir de données et de métadonnées humaines. L’IAg interroge plus une organisation sociale et économique de l’intelligence que l’essence de l’homo rationalis en tant que tel ; c’est pour cela que les questions qu’elle nous pose sont d’ordre politique et éthique plus que fondamentalement épistémique et gnoséologique.


Ainsi, la question de savoir si l’IAg écrit mieux et pense mieux que nous n’a de sens qu’à introduire dans l’acte de poïétique, de création, les idées de performance et d’auteur dont on sait bien qu’elles relèvent de critères plus ou moins historiques, contingents et juridiques. Ainsi, la critique de la notion d’auteur par la « Nouvelle vague » et, principalement, par Michel Foucault in « Qu’est-ce qu’un auteur ? conférence de 1969, permet de comprendre en quoi l’auteur est une fonction de raréfaction et de contrôle de prolifération des sens du discours[1].


De plus, sans rentrer dans une phénoménologie de la machine qui serait utile pour en comprendre les limites autant que les puissances, nous pouvons assurément dire que la machine est en extranéité totale car la subjectivité d’une machine consiste essentiellement dans ses montages divers lui permettant à partir d’entrées spécifiques et déterminées par des couloirs sémantiques de calculer et ainsi il est aisé de constater qu’elle ne pense pas, ni ne ressent, mais répète et déroule des algorithmes de fonctions insérées dans les arborescences qui constituent au sens propre son algèbre. L’IAg calcule toujours, bien, puissamment, mais ne pense pas, jamais, à moins de réduire l’acte de pensée à quelques opérations mentales simples[2] relevant d’une axiomatique élémentaire de la compréhension et de l’expression.


Ce point est crucial car il permet de se poser la question de ce qu’est la pensée : jugement déterminant, calcul, ou réfléchissant, conceptualisant, la question de la possibilité pour la machine de développer un espace transcendantal – qu’il soit a priori ou historique – n’est pas à l’ordre du jour puisque le vivant ne relève pas uniquement du physicochimique ou de simples empilements de données séparées les unes des autres. La question de l’inné et de l’acquis ne se pose pas uniquement en termes biologiques ou du point de vue d’une philosophe du vivant ; elle engage celle de savoir si l’humain fait partie de la machine qu’il construit ou si la prothèse machinique peut prendre une autonomie relative et inclure alors l’ordonnateur de son programme dans son système d’actions et de développements logiques. L’IAg peut-elle être un automaton à un point tel où elle s’émanciperait de son créateur ?

 

Qu’appelle-t-on penser ? L’extranéité de l’IAg


La question de l’extranéisme de l’IAg n’est donc pas une question périphérique à l’anthropologie classique concernant l’essence de l’être humain. En effet, elle pose directement la question de la nature des liens entre l’autonomie du jugement humain et la possible emprise machinique aliénante de sa logique binaire. On retrouve là des liens très profonds qui existent entre les interrogations platoniciennes et néoplatoniciennes sur la nature de la nature (Phúsis) et celle de son intelligence, de son Âme, qu’elle soit Logos ou Psúchè.[3]Le temps du calcul n’est jamais le temps de la temporalité humaine car il n’a ni antériorité, ni postériorité ; il se répète froidement, mécaniquement, sans histoire, sans mémoire autre que le Même et l’identique, et ce temps calculant n’est que pure répétition du même en extériorité continue. Il ne fait pas histoire au sens d’une historicité du sens et de la mémoire.


Le problème est donc celui de la nature logique de la cognition numérique, d’une part, et, par ailleurs, de la subjectivation possible ou non de l’IAg. L’idée étant de savoir si elle peut ainsi supplanter, aider ou se substituer à l’humain au sens propre pour enseigner, transmettre, former, et, au-delà, soigner, produire, travailler, et devenir progressiste au sens du 18ème siècle. Ces questions sont celles des philosophes des Lumières, mais, surtout celles que Leibniz pensait dans son rapport à la science universelle, à la paix et à la concorde et à ce qu’il appelait l’harmonie préétablie ou l’optimisme téléologique.

 

Transmission et intellection : le rôle du langage et de l’interaction dialogique


Leibniz pense que le calcul est une forme de pensée ; inventeur du calcul des fluxions (le calcul des différentielles) et expert en probabilité, il considère que la « caractéristique universelle » est possible : tout est algébrisable si on peut assigner des fonctions rationnelles à l’être des choses. Le garant de cette calculabilité universelle, de cette mathesis universalis, est Dieu lui-même qui fait des calculs probabilitaires de type ontothéologique pour réaliser via ces calculs rationnels, le meilleur des mondes possibles. L’optimisme de l’harmonie universelle de Leibniz est une matrice du meilleur ou une finalisation de l’ordre des raisons et des choses pour la plus grande gloire de Dieu et des hommes. Les arborescences logiques sont une théodicée. Dans la perspective classique, le monde est régi par des lois de la raison, et cette raison est une raison géométrique calculante, mesurante, analogique et qui s’organise à partir de répétitions de séries ordonnées et ordonnantes. La raison classique est une clé de compréhension du monde et de définition ontologique de la vérité des choses (Michel Foucault, 1966 [4]; Yvon Belaval, 1960).


Descartes avait ouvert la voie à la raison classique en prônant un réalisme rationnel qui achevait le thomisme et le nominalisme d’Occam : le réel n’est connaissable que par raisons claires et distinctes more geometrico et il peut s’écrire à la façon des nouvelles mathématiques qui combinent géométrie et algèbre dans l’analyse des raisons qui les mettent en correspondance fonctionnelle[5] et dont on peut faire le relevé systématique dans la nouvelle philosophie de la nature instituée par cette raison souveraine produisant la « mathesis universalis », la science (ou le savoir) universel ou (absolu).


Ce qui fait que la mathesis universalis demeure pour le sujet pensant ce qui l’instruit du monde est le cogito et la finalité de l’acte de savoir : penser la cause dernière ou la liberté qui fonde la nécessité logique. Or, les IAg ne peuvent ni douter, ni nier, ni imaginer et encore moins être telle une monade sans porte ni fenêtre puisqu’elle dépend de métadonnées, de clouds, et, pour faire simple, de l’univers d’internet composé par des input faits par l’humanité : aucune IAg ne propose des problèmes ou des savoirs nouveaux parce que la question simple de la réflexivité, du processus de subjectivation, et de la décision critique - fût-elle aporétique comme elle l’est souvent dans le champ politique - ne font pas partie de son être et de son mode d’être au monde.  Aussi, le risque majeur demeure de ne pas penser et de laisser les fonctions interpassives (Stiegler, 2018[6]) de l’IAg gérer les problèmes réflexifs et anthropologiques à la logistique binaire de la machinerie algorithmique qui raisonne et résonne souvent à la façon de la théologie schmittienne (Schmitt, 1932[7]) du décisionnel (plus impératif et militaire que délibératif et collégial).


La question de l’aliénation, de la perte d’authenticité, du risque d’inversion des valeurs, de la prise de possession de soi par la machine, est un vieux topos philosophique et scientifique. La nouveauté avec les IAg est qu’elles fabriquent une doxa mondiale et qu’elles risquent d’annihiler les efforts, les conatus, les activités de la subjectivité pensante. Ce n’est pas un risque nouveau ; ce qui est inédit est que la technè puisse emporter universellement l’adhésion du monde social, économique, juridique, technique, social, politique.

 

En forme de conclusion prospective


La machinerie algorithmique qui est le cœur, au sens fort, des logiciels d’application des IAg est basée sur le fait que la fonctionnalité du numérique encode le réel à partir de points significatifs binaires (même dans le cas des blockchains et des calculateurs quantiques) ; le topos de la machine qui serait plus vivante, performante et libre que l’esprit humain a été au cœur des inquiétudes philosophiques et, aussi, médicales (Mokaddem, 2008)[8]. Il est clair que l’éthique n’est pas ici la première discipline à convoquer quand il s’agit de transmettre puisque les IAg sont déjà instituées dans les réseaux sociaux, les fournisseurs d’accès à l’internet, les applications entreprenariales, sociales, administratives qui les utilisent de fait sans trop savoir quels sont les effets anthropologiques réels de leur propagation, et donc aussi, leurs effets politiques, car ces outils rendent de plus en plus dépendants et passifs leurs utilisateurs plus ou moins instruits de leur fonctionnement systémiques (collectes de data, sélection spécifique des données, stockage et façonnement des ethoï ou des habitus cognitifs, esthétiques et doxiques, contrôles sociaux, etc.).

 

Dans le cadre de la transmission éducative et d’une mise en situation critique dans les univers de l’enseignement, de la formation et de l’éducation au sens large, ne pas interroger le devenir de la pensée comme raisonnement et retour sur soi, ou la déterminer comme le calcul des faits et des données, serait, à tout le moins, réduire notre plan d’immanence à de simples rapports de force entre les propriétaires et diffuseurs des data et les populations arraisonnées par les appareillages techniques qui encadrent et normalisent leur besoin et leur être au monde. La différence entre l’être et l’étant, le réel et le virtuel, relève tout autant de la métaphysique que d’une volonté de contrôle du vivant pouvant être une forme de thanatopolitique (Mokaddem, 2021)[9]. La question se pose alors de savoir s’il y a quelqu’un dans la machine ou si le non-sens signe l’ultime nihilisme comme non volonté de savoir.


[1] Michel Foucault. L’Ordre du discours. Gallimard, 1973.

[2] Le codage des IAg est une simple matrice binaire de suites de nombres qui ne fait jamais appel à ce que C. S. Peirce appelle la tercéité (in Écrits sur le signe, trad. G. Deledalle, éd. Seuil, 1978) : le signe est une fonction simple de corrélation de sens et d’objet sans appel à la signification ou au sens relevant d’une herméneutique de la logique considérée comme une ontologie fondamentale ou une grammaire du concept plutôt que comme un empirisme de la facticité immédiate.

[3] Les questions écologiques contemporaines auraient intérêt à ne pas négliger les questions de Plotin (Ennéades,V) et de Proclos (Éléments de théologie, trad. G. Aubry et L. Brisson, éd. Vrin, 2026) sur les dialectiques qui gèrent les effets et les causes dans le vivant naturel et logique : la Nature est douée d’une logique qui n’est peut-être pas toujours conforme aux conclusions de l’entendement et relève d’une causalité dialectique qui tend à être oubliée du fait qu’elle a été projetée sur l’histoire plus que sur la nature qui n’en est pas très éloignée du point de vue des savoirs et des sciences que nous en faisons. L’écologie relève d’une logique des passions humaines, d’une biopolitique, autant que des sciences de la vie et de la terre.

[4] Michel Foucault. Les Mots et les choses. Gallimard, 1966 ; Yvon Belaval. Leibniz critique de Descartes. Gallimard, 1960.

[5] René Descartes. Regulae ad directionem ingenii de inquienda veritate. 1628. Dans ce texte de jeunesse, Descartes affirme, avec un génie précoce qui annonce la logique de Leibniz et de Newton, l’idée d’un langage universel permettant d’écrire de façon symbolique l’ensemble des qualités sensibles du monde perçu.

[6] Dir. Bernard Stiegler. La vérité du numérique : recherche et enseignement supérieur à l’ère des technologies numériques. FYP éditions, coll. », Collection du nouveau monde industriel ».

[7] Carl Schmitt. La notion de politique. Théorie du partisan.

[8] Salim Mokaddem : « De l’éthique à la bioéthique. Les savoirs philosophiques de la médecine. » in L’éthique médicale, coll. dir. L. Visier, éd. Sauramps médical, pp. 9-42, Montpellier, 2008.

[9] Salim Mokaddem. Laïcité et numéritie. Billet de blog Mediapart du 14/12/2021. Repris dans blog www.salimmokaddem.com.


 
 
 

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